Appel de François Mellet pour une réflexion sur le département d'urbanisme, juin 1981.

 

INSTITUT D'URBANISME                 UNIVERSITÉ DE PARIS VIII
de l'Académie de Paris                      
2. rue de la Liberté 93526 SAINT‑DENIS 

                                                                                                           
 
 
 
                                                             SORTIR DE LA CRISE ?
 
                                                                                                                         François MELLET.
                           
Au mois de juin dernier, au terme d'un débat non concluant sur une proposition de suppression du ler cycle émanant d'un groupe de collègues, suite à une réflexion sur l'avenir de l'enseignement et des pratiques en urbanisme, le collectif enseignant de l'institut d'urbanisme a mandaté la commission pédagogique pour mettre en place dès la rentrée une procédure de bilan approfondi. Notre incapacité à maîtriser, théoriquement et pratiquement, les flux étudiants, à organiser un réel contrôle continu des connaissances et un suivi pédagogique responsable de l'ensemble des catégories d'étudiants étrangers, non bacheliers, salariés, chômeurs... ‑ et à assumer seuls la charge d'une formation de base pertinente aux études urbaines, pose une série de questions incontournables par la seule négation des propositions récentes. J'ai indiqué à l'époque ‑ et l'évolution des mentalités et de la réflexion dans l'université, comme l'ouverture espérée au niveau politique, me confirme dans cette attitude ‑ c'est à un ensemble de mesures et de projets d'envergure dont nous devons préciser les contenus généraux et les modalités pratiques, y compris en termes de moyens précis, que nous oblige la situation actuelle, argumenté et étayé par un bilan institutionnel réel et complet ‑ c'est à dire pas seulement en termes 'pédagogiques'. L'investissement de chacun dans l'entreprise collective, même pluraliste, d'une formation dont les vocations de pédagogie et recherche devraient être réelle­ment précisés dépend de notre capacité à dégager des solutions adaptées au delà de mesures partielles, catégorielles ou normatives destinées à colmater quelques brèches ou à régler dans le court terme des contradictions dont nous avons à tirer parti comme autant de moyens disponibles possibles plutôt que de les brandir comme menaces de scission. C'est sur une cohérence minimum qu'il doit être possible, comme en 1969, d'organiser une structure pluraliste, souple, dynamique et mobilisatrice, favorisant les initiatives dans un cadre qui devrait être le moins rigide possible. Sur le plan pédagogique, par exemple, me semble prioritaire la mise en oeuvre de structures d'accueil (accès des étudiants aux études) , d'initiation méthodologique et conceptuelle dans le domaine des "sciences sociales" (formation de base, 1er cycle... ) d'approfon­dissement (ou de spécialité) articulé sur des projets d'enseignement et de recherche réellement innovateurs et pointus dont un certain nombre sont très Présents à l'esprit de nombre de collègues, y compris de certains chargés de cours qui ont préféré suspendre leur participation à l'institut plutôt que de continuer à intervenir dans une structure en grande partie inerte et perçue comme de plus en plus vidée de sens et de réelle capacité d'innovation. Le système de l'unité de valeur, s'il peut conserver une raison d'être et un caractère réellement expérimental ce n'est certainement pas en tournant largement vide comme éléments atomisés d'une structure répétitive conduisant une accumulation désordonnée de ces unités dont l'addition simple n'offre aucune garantie à ]'étudiant.
 
 


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Découragés devant l'énorme difficulté constatée depuis longtemps à poser les "vrais" problèmes, tant au niveau de l'institut que de l'université, certains pensent que des solutions drastiques s'imposent. Si nous n'étions pas capables, à une très brève échéance, et je crois que cela vaut aussi pour l'université, y compris dans les nouvelles perspectives politiques, de sortir de cette désespérance, tout projet simplement sélectif, catégoriel normatif, fondé sur n'importe quelle rhétorique ou analyse idéologique, pourrait, à la limite, être défendu pour peu qu'on fasse un effort de mise en forme. Dans un tel cas, une politique de sélection claire ‑ et il serait navrant que ce seul argument nous rassemble au détriment d'autres enjeux intellectuels, institutionnels ou sociaux autrement plus mobilisateurs ‑ prendrait le relais de la sélection incontrôlée, voire sauvage qu'opère le dispositif U.V. tel qu'il a dérapé ‑ pour des raisons qui ne tiennent pas seulement au nombre d'étudiants mais aussi au tarissement corrélatif et progressif de l'esprit d'initiative pluridisciplinaire et expérimental. J'avais évoqué, dans la ligne d'une expérimentation pédagogique qui oblige à tenir compte des spécificités des diverses catégories d'étudiants à raison de leurs origines et de leurs profils et destins professionnels, la nécessité de mise en place d'un "tutorat" à la française comme moyen d'assurer un pilotage des trajectoires, par opposition aux prises en charge lourdes, souvent mal adaptées par des cursus dont la rigidité s'est accrue avec l'augmentation des effectifs et l'entrée dans la logique des habilitations (voire de la professionnalisation). Un signe frappant des rigidités passées peut être trouvé à l'origine de l'institut d'urbanisme, c'est à dire au moment où l'on est passé de la problématique des "champs" qui structuraient le département d'urbanisme avant sa constitution en UER. Cette problématique des champs réapparaissait sur une autre forme, dans la logique des modules qui semblent avoir en grande partie échoué. Ces modalités de réponses spécifiques aux divers publics étudiants (étrangers, salariés ) étaient peut-être tout à la fois trop stricts (ce qui les a rendu non fonctionnels puisqu'ils n'ont pas permis de filtrer les catégories correspondantes) et trop marginalisés  dans l'ensemble du dispositif. Ces deux questions essentielles :
 
1. Structuration du "cycle d'urbanisme" ou des 2e et 3e cycle" (selon les références anciennes et nouvelles) en termes de grands projets prospectifs, pointus et mobilisateurs,
 
2. Accès, accueil, formation méthodologique et conceptuelle (1er cycle)"maison" ou "sciences sociales" auraient pu constituer les deux grands axes de réflexion de la commission pédagogique dont je regrette qu'elle n'ait pu se réunir pendant les six premiers mois de l'année – ce n'est pas faute de l'avoir demandé au sein de la direction – au moment où un débat de nature assez voisine s'engageait au sein de l'université, ce qui avait été annoncé publiquement, et pas seulement dans une visée électoraliste, d'ailleurs inutile puis­ que sans concurrence.
 
Certes les préoccupations qui ont accompagné la période des préparatifs du déménagement et l'installation précaire à Saint Denis ont conduit à un certain flottement des esprits, ponctué de rancœurs diverses, de sentiment d'échec, de découragement, de chômage technique aussi, et ont concouru à empêcher le fonctionnement de nos instances et en particulier de la commission de pédagogie à un moment où il était au contraire impératif qu'elle soit mobilisée ‑ J'ai cru percevoir ‑ malgré les difficultés, les habitudes, les inerties et les carences souvent dénoncées avec raison de l'université mais auquel on peut sans doute pallier progressivement dans le cadre d'un vaste projet que nécessite la construction d'une collectivité
 


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universitaire ‑ une volonté de l'université de plus en plus nette tendue vers la définition de nos vocations essentielles. C'est pourquoi les procédures par trop locales, malhabiles (certains pensent qu'elles visaient à créer un conflit artificiel dans l'université) qui ont présidé à l'élaboration du projet soumis à la commission pédagogique ont pu apparaître à certains expéditives et si elles ont conduit récemment à l'élaboration d'une motion de défiance qui participe au droit d'expression d’une "minorité" opposée à des formes de solutions catégorielles inadaptées aux problèmes réels posés, les instances régulières de l'université (conseil et bureau, commissions) ont refusé l'attitude facile de rejet pur et simple du projet, estimant les questions qu'il pose (sinon les réponses qu'il fournit) homogènes à celles auxquelles l'université est confrontée dans l'ensemble de ses composantes. Articuler notre démarche à celle de l'université, excluant les simplismes de l'adéquation totale et systématique de la contradiction des intérêts en présence était et reste possible, sans que la prise en considération avalise les procédures et les solutions et autorise l'institut à se présenter comme garant de la "démocratie" et modèle pédagogique face à une université décrite comme impuissante, confuse, incapable d'une quelconque gestion, tout à la fois laxiste et autoritaire. Telle n'est pas, me semble-t-il la réalité. Le pari politique et personnel qui a été le mien lors de mon engagement dans le travail de reconstitution de la collectivité universitaire après le sinistre consécutif d'un déménagement, auquel j'ai tenté avec un nombre non négligeable de collègues de bonne volonté de donner les caractéristiques les moins catastrophiques possibles à un moment où il eût été plus facile pour eux de refuser des responsabilités brûlantes, est loin d'être tenu, nais je tiens Pour significativement importante la démarche de refondation annoncée par la plate-forme du présent conseil d'université, relayée par les commissions, dans le cadre des dispositifs que le bureau du conseil a souhaité mettre en place et animer pour faire pièce à la loi Sauvage et assurer une représentativité plus conforme des diverses catégories d'usagers dans les instances décisives. Il me semble que notre UER n'a pas su, ou voulu, se garantir dans un même souci, et la question posée au collectif et au conseil d'UER sur cette question n'a pas trouvé de réponse si ce n'est récemment sous un aspect comptable où il apparaît que les attendus de la démocratie formelle , y compris lorsqu'elle est sous-tendue par des pratiques qui sont loin d'en relever, pourraient suffire ‑ ce n'est pas ma conception du "socialisme" ‑ La tentative amorcée dans l'université dans des conditions matérielles et financières précaires conduisant au blocage pédagogique de nombreuses formations, en particulier dans les disciplines artistiques, voit sa crédibilité renforcée par les rapports de concertation qui se mettront en place dans les perspectives indiquées à la conférence des Présidents par le Ministre Savary, sans précipitation malencontreuse, dans un souci d'examen réfléchi des dossiers et qui devraient permettre dans un premier temps de sauver l'université de la faillite. La nouvelle situation politique, qui ne saurait apporter de remèdes miracles à notre crise interne qui ne doit pas être portée au seul passif du pouvoir précédent, doit nous encourager à continuer l'entreprise de clarté entreprise y compris mais pas seulement et comme certains y ont naturellement tendance, an niveau de nos échecs, de nos insuffisances et de nos carences. Un bilan prospectif de nos moyens propres a été engagé qui permet d'entrevoir une meilleure utilisation des ressources liée à la définition des grandes vocations et missions de l'université, traduit en termes programmatiques dans des cadres propices à l'innovation et aux initiatives de tous ordres : pédagogie initiale, formation permanente,
 


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Recherche, gestion, relations extérieures ‑ et liés à des moyens redistribués ou recomposés ‑ L'institut d'urbanisme doit être un élément essentiel du nouveau dispositif, en raison de l'ampleur des enjeux sociaux qu'il représente et contribuer par sa démarche, ainsi que celles des autres formations, au processus impulsé par le conseil, le bureau, les assises et les commissions. Il doit aller plus loin encore dans sa réflexion, arrêtée à des mesures encore trop catégorielles par une perception largement erronée de l'université, et structurer ses ambitions autour de projets ambitieux qui inscrivent résolument ses activités dans des nou­veaux enjeux intellectuels et sociaux. Les centres d'intérêts, thèmes de recherche et activités professionnelles des enseignants(et le potentiel important d'étudiants motivés) sont nombreux et divers. Une régulation souple des flux étudiants, des modes d'ac­cueil et de formation initiale ‑ incluant une solution de recours à un ler cycle de sciences sociales avec une option urbanisme en 2è année (élaboré au niveau des principes et des contenus concrets en collaboration avec les enseignants d'autres formations) – et d'approfondissement ou spécialité en 2e et/ou 3e cycle redonnant aux activités de recherche et du centre de documentation la dyna­mique qui seule peut entraîner un projet collectif mobilisateur, y compris au niveau de la gestion et des personnels administratifs et techniques, sans s'enfermer dans ce qui apparaît à nombre de collègues comme un faux débat ‑ filière "professionnelle" ou "uni­versitaire", vocation "productiviste" ou "culturelle", diplômes "habilités" ou "libres", découpage en 3 cycles ou cycle de prépa­ration d'urbanisme... Si nous avons la "capacité de projets" expérimentaux, pluridisciplinaires, prospectifs, l'institut d'urbanisme a sans doute encore un sens ; une réflexion sur les structures nécessaires et les moyens de ces projets aurait une autre allure que les compromis vagues, enjeux ponctuels, équilibrage entre ten­dances et sensibilités, tentatives de domination plus ou moins manifeste... Une nouvelle capacité d'enthousiasme relayerait le malaise actuel, dans un esprit où la coexistence acceptée et claire éviterait les affrontements inutiles, sinon les risques d'éclate­ment, à mon avis dommageables, ne sont pas à négliger, incluant des pratiques "suicidaires" ou "scissionnistes". Je souhaite qu'il soit encore Possible de constituer à l'institut d'urbanisme un lieu de réflexion de haut niveau et d'élaboration collective d'un tel projet dans le respect des idéologies, des opinions et des sen­sibilités ‑ non distrait certes des conflits et débats d'idées né­cessaires et positifs liées aux formations, origines, et modes d'appréciation des uns et des autres, mais dans un respect et une ou­verture qui n'oblige pas à l'utilisation de rhétoriques dégradan­tes, l'agressivité systématique ou, pire, le désenchantement et l'autocensure.
Pour aboutir dans une échéance rapprochée, je propose la constitution d'un collectif de bilan et prospectives de l'institut d'urbanisme du 21 au 25 juin de 10h à 17h contribuant dans toutes les dimensions nécessaires, en liaison avec les réflexions menées à l'université, et en contribution sans arrière pensée à celles-ci, les objectifs seraient les suivants :
 
-         Propositions de projets structurant l'institut selon des enjeux intellectuels, institutionnels et sociaux largement expérimentaux et prospectifs.
-         ‑ recherche de structures et dispositifs institutionnels nécessaires sans a priori sur les solutions à adopter (cursus, diplômes, centre de documentation, relations extérieures ... )
-         ‑ organisation des dispositions d'accès, des modalités d'accueil et suivi pédagogique approprié à une gestion souple des étudiants dans l'ensemble de leurs modalités et spécificité, sans exclusion de solutions, dans le cadre du projet d'ensemble de l'université.